25 septembre 2018

J’irai cracher sur ton guidon

Je m’assis sur une chaise toute simple. Les mains derrière le dos, j’étais toujours menotté. J'avais faim, j'avais soif. La pièce, petite, carrée, toute blanche, sans meuble sauf une table, elle-aussi toute simple, était typique des salles d’interrogatoires telles qu’on les voit au cinéma. La glace, en face moi, me renvoyait mon image mais je savais qu’elle était une glace sans tain.

Deux inspecteurs entrèrent et se présentèrent :
- Inspecteur Louis-Philippe Gomez et inspecteur Henri-Charles Thévoz, de la brigade genevoise des crimes imprescriptibles, la tristement fameuse BGCI.
- T’es cuit Bertinat ! me dit Gomez. Pas grand, large d’épaule, le visage carré et le regard pétillant, presque sympa, il semblait content de me voir en si triste posture.
L’inspecteur Thévoz me montre un épais dossier :
- Nous savons tout, nous avons les preuves, y compris ton ADN. Avoue, ce sera plus simple pour toi.
Je le regarde sans comprendre. Athlétique, curieusement fringué dans son chandail sans forme, le visage empourpré, il n’a pas l’air méchant.
- Avouez quoi ? dis-je.
En guise de réponse, l’inspecteur me balance une claque énorme. Sur le moment, je me dis qu’il faut que j’avoue tout ce qu’il veut, pourvu qu’il ne m’administre pas une seconde claque. Puis, en quelques secondes, je reprends mes esprits mais avec des étoiles plein la tête.
- Espèce de sous-merde, ne joue pas au plus malin ! me dit l’inspecteur Gomez qui n’avait plus du tout le regard pétillant.
- On a épluché tous tes écrits et écouté toutes tes interventions débiles, enchaîne l'inspecteur Thévoz. Tu détestes les pistes cyclables. Terroriste ! A Genève, c’est un crime qui relève du code pénale, un crime t’entend ? Le pire qui soit !
- Je n’ai jamais dit que je n’aimais pas les pistes cyclables, j’ai dit que… Une seconde baffe me fait comprendre que la discussion va être compliquée. D’autant plus compliquée que ma mâchoire est sortie de son articulation. Un clac très sec et une vive douleur, m’informent qu’elle a repris sa place. A moitié groggy, je me tiens la tête des deux mains.
- On a des photos de toi, sur ta grosse moto, polluant notre air et roulant sur les pistes de bus et les voies cyclables, te parquant sur les trottoirs. Tu te crois en 1960 ? T’es plus ignoble qu’un crapaud ! Tu crois que tu vas continuer longtemps ton petit jeu ?
- J’ai droit à un avocat, je veux un avocat criais-je, les mains toujours menottées et les yeux exorbités par la peur de prendre une nouvelle claque !
- On va t’en donné un, ou plutôt une, commise d’office. Elle vient d’arriver. La voilà.

Une grande rouquine, fringuée comme dans un film hollywoodien entre dans la pièce et me regarde sans émotion. Comme un con je lui souris.
- Je demande à connaître les charges qui pèsent sur mon client, dit-elle avec une voix grave.
Je ne sais plus lequel des deux inspecteurs lui colle une bonne baffe pour toute réponse. Les cheveux dans tous les sens, elle le regarde, sidérée. Moi, je me retiens pour ne pas me marrer bien qu’il n’y aie rien de bien drôle et que ce ne soit pas le moment pour une franche partie de rigolade.
- Mais, mais, bêle t’elle. Vous êtes fous ?
- T’as gueule la dulcinée, lui dis l’inspecteur Gomez.
- Cette ordure s’oppose à mettre des pistes cyclables tout partout à Genève se met à hurler son collègue Thévoz. Tu te rends compte du crime ou pas, la rouquine Caroline ?
- Ha, dis-je, elle se prénomme Caroline ?
- Non mais t’es con ou quoi ? me dis l’inspecteur Thévot. T’en veut une ? qu’il me dit en levant le bras.
- Non, non, il me semble que j’ai ma dose pour aujourd’hui…
La rouquine Caroline, dont je ne sais toujours pas si c’est le prénom, se recoiffe et réajuste son bustier tout en roulant des œillades aux Dupont-Dupond.

Dur, dur la journée pour un opposant au système pensais-je…

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Commentaires

Dur, dur, de perdre une votation, on dirait.

Écrit par : Michel | 26 septembre 2018

Du coup j'imagine que vous faite une habile métaphore inversée à la violence routière que subissent les cyclistes (80kg vs 1T) tous les jours de la part des motorisés ?
Ah non j'oubliais, les cyclistes grillent les feux rouges.

Écrit par : eldwane | 28 septembre 2018

Cher Eric,
face à ce traitement, digne de la dictature de Pinochet ou du régime de l'apartheid, il ne te reste plus que faire appel à la Cour européenne des droits de l'homme.

Bon dimanche.

ALFONSO Gomez

Écrit par : Alfonso Gomez | 30 septembre 2018

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